L'homosexualité dans les films noirs

février 2007 par Elodie

Comment épater tous vos amis par votre culture, en leur expliquant le sous-texte gay des plus grands films noirs hollywoodiens

Tout d'abord, une question bête mais essentielle : qu'est-ce qu'un film noir ? Les plus grands spécialistes du cinéma ne sont pas tous d'accord sur le terme de « film noir » et sur quels films peuvent être considérés comme des films noirs. Ce genre a connu son âge d'or dans les années 40 à Hollywood. Pour simplifier, on peut dire qu'un film noir est généralement basé sur une histoire de détective, mais loin d'être une histoire à suspense, le film noir est avant tout un film d'ambiance, où les personnages sont empêtrés dans des situations tragiques ou désespérées. Trahison, jalousie et pessimisme sont de rigueur dans la plupart des films noirs. Le film noir est donc naturellement peuplé de personnages marginaux, ambigus, dérangeants ou dangereusement séduisants : gangsters, femmes fatales, pervers en tous genre... et homosexuels. Ces derniers correspondent parfaitement bien à un genre de film qui met à mal les normes sociales de l'époque. Cependant, en raison d'un code de « conduite » particulièrement sévère (le code Hays) en vigueur à Hollywood, les homosexuels ne pouvaient être explicitement représentés comme homosexuels.

Ce code reposait sur les principes suivants :
- Aucun film ne sera produit qui porterait atteinte aux valeurs morales des spectateurs. La sympathie du spectateur ne doit jamais être jetée du côté du crime, des méfaits, du mal ou du péché.
- Seuls des standards corrects de vie soumis aux exigences du drame et du divertissement seront présentés.
- La loi, naturelle ou humaine, ne sera pas ridiculisée et aucune sympathie ne sera accordée à ceux qui la violent. En particulier, toute référence à la « perversion sexuelle » était formellement interdite. On comprend donc que les relations homosexuelles ne puissent être représentées. Ce code interdisait également, entre autres, les scènes explicitement sexuelles, y compris les baisers trop prolongés ! Le film noir regorge donc de personnages homosexuels « cachés », mais assez faciles à débusquer. Je ne peux que vous encourager à louer ces films pour parfaire votre culture, et vous amuser à déceler tous les sous-entendus et autres sous-textes gays dans nombre de ces films.

Commençons par le premier grand film noir : « Le faucon maltais », de John Huston. Dans cette sombre histoire de détective engagé par une femme fatale, l'un des personnages principaux est gay. Dans le livre dont est tiré le scénario, l'homosexualité de ce personnage est explicite, mais dans le film elle ne peut être devinée qu'à travers les manières et les attitudes du personnage, relativement efféminé. Dans un autre film noir d'exception, « Laura » d'Otto Preminger, l'un des trois personnages principaux est homosexuel. Le film raconte l'enquête du policier McPherson pour découvrir qui a tué Laura, une jeune créatrice, protégée du célèbre journaliste Waldo Lydecker. Il sera clair dès le début que leur relation ne fut jamais sexuelle, car ce dernier est homosexuel, bien que ce détail ne soit jamais explicité. L'acteur (Clifton Webb) qui joue Lydecker fut d'abord refusé par les producteurs, car il était lui-même homosexuel, mais il fut finalement imposé par le réalisateur. Sa prestation est excellente.

Dans « le Grand sommeil », un des meilleurs films de Howard Hawks, on suit l'enquête pour le moins confuse d'un détective privé engagé par un vieux général pour protéger les intérêts de ses filles. Soyons clair : l'intrigue est tellement compliquée qu'on ne comprend pas grand-chose, ce qui n'est pas très grave car l'intérêt du film est dans la confrontation mythique Humprey Bogard-Lauren Bacall. La raison de cette confusion est simple : dans le roman original, l'une des clés de l'intrigue repose sur un couple de gangsters gays. Comme il était inimaginable de représenter ces homosexuels dans le film, les scènes furent tout simplement coupées par les producteurs, ce qui fait que l'enquête comporte des trous pour le moins gênants pour la bonne compréhension de l'intrigue...Une version non coupée du film existe et on peut se rendre compte que le réalisateur a effectivement représenté la relation entre les deux gangsters de manière non équivoque.

Dans deux grands films d'Hitchcock, on peut également retrouver des personnages de criminels homosexuels. « La corde » raconte comment deux étudiants décident de tuer un de leur camarade par pur plaisir intellectuel. Bien que leur relation ne soit pas explicitée, il est totalement évident que ces deux-là sont plus que des co-locataires... Dans « L'inconnu du Nord-Express », deux hommes Guy et Bruno parlent d'échanger leurs crimes. Bruno passe à l'acte mais Guy décide de ne pas rentrer dans son jeu. L'acteur qui joue Bruno interprète son personnage de façon à suggérer son homosexualité ainsi que son attirance pour Guy. Quelques scènes sont plus explicites : Bruno est un grand garçon couvé par sa maman, Bruno se promène chez lui en robe de chambre, etc.

Dans tous ces films, les personnages supposés homosexuels sont des criminels, vaguement inquiétants. Dans aucun film noir (à ma connaissance), le détective ou le policier n'est présenté comme homosexuel. Dommage pour eux, vu le nombre de situations embarrassantes dans lesquelles les embarquent les femmes fatales...

Si vous ne devez en voir qu'un, je vous suggère « Gilda » de Charles Vidor. Il y a deux façons de voir « Gilda » : c'est l'histoire de Johnny, un joueur professionnel, qui est devient l'homme de confiance de Mudson, un propriétaire de casino à Buenos Aires. Un jour, celui-ci revient de voyage avec sa nouvelle femme : Gilda (jouée par Rita Hayworth), l'ex-fiancée de Johnny. La passion renaît entre eux. Jalousie, trahison, etc... Ou bien c'est l'histoire de Johnny, un joueur professionnel, qui devient le compagnon et l'homme de confiance de Mudson, un propriétaire de casino à Buenos Aires. Un jour, celui-ci revient de voyage avec, surprise, une femme : Gilda, l'ex-fiancée de Johnny. Johnny ne supporte pas qu'elle lui pique son protecteur. Jalousie, trahison, etc...Les dialogues fourmillent de sous-entendus. Comment interpréter cette phrase que dit Johnny à son nouveau protecteur : « Je suis né cette nuit quand vous m'avez rencontré dans l'allée »...Ou encore Mudson qui désigne sa canne, objet phallique par excellence, comme « sa meilleure amie » (il faut dire que la canne en question cache un couteau). Bref, ce film est un régal que je conseille à tout le monde.

JPEG - 27.4 ko
Gilda

Et les lesbiennes me direz-vous ?...Relativement invisibles, comme d'habitude. On aperçoit bien quelques « butch » dans certains films de Nicholas Ray, mais rien de bien marquant. On peut citer en revanche « Bound », un néo-film noir, le premier film des frères Wachowski. Corky sort de prison. La mafia lui confie la rénovation d'un appartement (ben oui, c'est un butch bricoleuse). Et bien sûr elle rencontre la femme fatale, sa voisine Violet, qui lui propose un coup tordu...

J'espère que ce petit aperçu rapide des richesses du film noir vous aura donné envie d'en savoir plus et de découvrir ces films.

et dans la même rubrique :


thèmes abordés dans cet article


MAG - Association loi 1901 déclarée au Journal Officiel le 2 mai 1985 / MAG- Jeunes Gais, Lesbiennes, Bi et Trans (JO du 7 mars 2009)
Agrément Jeunesse et Education Populaire 2 janvier 1999 (nº75 JEP 98-10) - Renouvelé le 30 mai 2007 (nº75 JEP 07-05)
Avec le soutien de la Mairie de Paris, de la région Ile de France et de l’Union Européenne
Courrier : 106, rue de Montreuil - 75011 Paris - tél : 01 43 73 31 63 - e-mail : voir la page de contact
Réalisé par JeanNo ! pour le MAG - © MAG : Jeunes Gais, Lesbiennes, Bi et Trans - Reproduction interdite - Plan du site